jeudi 20 octobre 2016

Avec innocence et sagesse

Une vie sépare le petit enfant de l’ancien, et pourtant, dans leurs yeux, miroirs de leur âme, étincellent innocence et sagesse. Innocence chez le petit enfant, et sagesse chez l’ancien. Ces deux qualités de l’âme, incarnées par ces deux êtres qui s’opposent sur la ligne du temps, les rassemblent pourtant, car elles prennent racine au cœur même de l’âme humaine, dans ce noyau fondamental de l’être avec lequel le petit enfant est encore naturellement au contact, avec spontanéité et candeur, et sur lequel l’ancien, au gré des expériences de vie acquises au fil des ans, a réappris à s’aligner, souvent par la force des choses, dans l'apprentissage tardif de la valeur du lâcher-prise face aux tribulations de l'existence.

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Le petit enfant a cela de plus que l’ancien, que l’innocence qui est la sienne lui confère une forme de sagesse, alors que la sagesse de l’ancien est, quant à elle, dépourvue d’innocence. Cette différence se lit avec évidence sur leur visage. Celui du petit enfant reflète la pureté inhérente à l’innocence, alors que celui de l’ancien porte les stigmates des expériences de la vie qui lui auront progressivement fait perdre sa pureté, désormais couverte par un masque de contrôle et de répression de son âme, que la sagesse aura eu pour effet d’adoucir, certes, sans pour autant parvenir à restaurer l’innocence perdue de son âme d’enfant. Pourtant, l’innocence existe encore à l’état de germe dans le cœur de l’ancien, et il n’appartient qu’à lui de se servir de sa sagesse pour en réaliser le potentiel et ainsi, au crépuscule de sa vie, retrouver la simplicité propre à la prime enfance, synonyme d’innocence et de pureté.

Que son esprit se souvienne de cette capacité originelle qui fut la sienne à l’aube de sa vie, à vivre au rythme des pulsions de son cœur, et si sa mémoire est trop entamée par les ravages de l’usure, que sa sagesse l’inspire à observer attentivement le petit enfant, et à prendre exemple sur lui. Il se rendra compte à quel point il est simple de recouvrer l’innocence perdue, puisqu’il suffit de vivre comme lui, par le ressenti plutôt que par le mental, ou autrement dit, par le cœur plutôt que par la raison.

Saint-Exupéry écrivit : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». S’il veut retrouver l’innocence et renaître à la simplicité de l’enfance, l’ancien est invité à réapprendre à voir avec le cœur. Dieu merci, voir avec le cœur n’est pas tributaire des organes des sens physiques, et l’ancien n’a donc pas à s’inquiéter de les savoir dégradés par l’œuvre du temps eux aussi. Sa capacité à voir avec le cœur, c’est-à-dire à accueillir la réalité du vivant en lui sans lui surimposer le filtre de la raison, ne peut en effet être altérée tant et aussi longtemps qu’il demeure conscient.

Ce qui est essentiel ne peut être vu qu’avec le cœur, parce que seul le cœur est capable de percevoir les choses dans leur essence. Cette essence, est la pure vérité de l’être qui s’exprime en l’instant présent. Ni juste ni fausse, ni bonne ni mauvaise, cette vérité EST, tout simplement, au-delà de tout jugement moral. La capacité à éprouver cette vérité dans sa nature véritable, est la caractéristique première de l’innocence. L’innocence du petit enfant ne se situe pas dans l’absence de faute ou de culpabilité, mais dans la faculté d’être en unité avec la vérité du vivant sans l’occulter, sans la réprimer, sans la juger.

Arrivé au terme de sa vie dans la redécouverte de l’art de vivre comme le petit enfant qui était potentiellement toujours présent en son cœur, l’ancien aura peut-être le sentiment d’avoir bouclé la boucle. Apaisé par ce retour aux sources, la mort prendra pour lui le visage d’un passage d’une forme à l’autre, simple instant s’inscrivant dans l’écoulement ininterrompu de la vie en l’instant présent, avec lequel il est désormais à nouveau capable de s’unir, avec le cœur, par le cœur, joyeusement, avec innocence et sagesse.


Elan Sarro