vendredi 23 septembre 2016

Le caducée d’Hermès, Baphomet et l’éveil du Christ intérieur

Cet article fait suite à La Kundalini et le double symbolisme du serpent, dont je vous recommande la lecture préalablement à celle de cet article, pour une meilleure compréhension.

J’ai récemment reçu plusieurs messages d’une personne appartenant à ce que j’appellerais « la nouvelle vague des chrétiens fondamentalistes » qui souhaitent réhabiliter le message de Jésus-Christ dans sa pureté originelle, en s’affranchissant de tous les courants officiels du christianisme et en se bornant à une interprétation stricte et littérale des paroles de Jésus-Christ rapportées dans les versions de la Bible qui laissent transparaître sans ambiguïté sa divinité, oubliant un peu vite que ces versions sur lesquelles ils s’appuient sont le résultat de maints et maints remaniements, traductions et adaptations à travers le temps, rendant cette lecture stricte et littérale biaisée d’avance. Ces versions ne sont toutefois pas dénuées d’intérêt dans la mesure où demeure intacte la valeur symbolique, spirituelle, de leur contenu, et c’est donc à cette interprétation-là qu’ils devraient s’intéresser avant tout pour éviter d’être induits en erreur et d’induire en erreur les personnes qu’ils tentent de convertir à leur système de croyances. Saint-Paul, dans l’un de ses épîtres, met en garde sur cet état de fait, en proclamant que « la lettre tue, mais l’Esprit vivifie[1] », et ce n’est évidemment pas deux millénaires plus tard que cette mise en garde pourrait avoir perdu de sa pertinence, bien au contraire.

En résumé, dans ses différents messages, transmis sous forme écrite et orale, cette personne m’a reproché d’associer l’éveil intégral, harmonieux et naturel de la Kundalinî, à la présence du Christ rédempteur à l’intérieur de soi. Selon lui, le « feu serpentin » de la Kundalinî est identique au serpent de la Genèse, donc au diable (Satan) et, par conséquent, associer l’éveil de la Kundalinî au Christ est un blasphème à ses yeux.
Hermès Trismégiste et son caducée
© arsdigital - fotolia.com
Pour tenter de me prouver que ma position était « sataniste », il a également critiqué le symbole que j’utilise pour représenter la Kundalinî éveillée, soit le caducée d’Hermès, en pointant du doigt la présence de ce symbole dans la représentation de Baphomet d’Éliphas Lévi (qui s’y trouve à juste titre, mais de façon curieusement incomplète, j’y reviendrai plus bas). Cette personne m’a également reproché de blasphémer contre le Saint-Esprit et d’être un idolâtre sous prétexte que je m’associe au Bouddha en faisant la promotion de la pratique de la méditation. Tout en me bombardant de versets bibliques pour justifier sa position (sans se rendre compte que son interprétation est influencée par ses croyances, elles-mêmes influencées par une forme d'orgueil qui l'empêche de voir les choses sous un autre angle de vue puisque celui-ci le placerait face à la dévalorisante impression de ne pas avoir raison...), il m’a demandé d’effacer toutes mes vidéos et de me repentir au plus vite, proposant de m’offrir le sacrement du baptême par immersion dans l’eau, sans se soucier le moins du monde du fait que je sois déjà baptisé (mais pour lui, le baptême catholique ne compte pas, le catholicisme étant également satanique, tout comme tout ce qui s'éloigne de près ou de loin de son interprétation des saintes Écritures).

Je précise que je n’ai absolument rien contre cette personne qui, bien qu’obstinée à m’imposer « sa vérité », m’est apparue de bonne foi et sincère dans sa démarche, ce qui ne signifie toutefois pas qu’elle soit juste dans son positionnement intérieur, et encore moins qu'elle ait raison. Loin de me faire dévier de ma ligne, sa démarche auprès de moi m’y conforte, et je suis plus que jamais déterminé à défendre ma liberté de croyance et à faire usage de mon esprit critique, tout en continuant bien sûr de mettre en garde sur le fait que ma vision des choses est le résultat de mes recherches et réflexions personnelles, et qu’elle ne se revendique d’aucune tradition initiatique particulière, avec toute la marge d’erreur que cela implique forcément.

Voici donc la réponse que j’adresse à cette personne (en public, puisqu’elle s’est également adressée à moi publiquement) :


Bonjour,

Les trois canaux d’énergie subtils symbolisés par le caducée d’Hermès, sont une réalité anatomique subtile, ne vous en déplaise. À l’intérieur de ces canaux circule la force vitale, au même titre que le sang circule dans vos veines. La force vitale qui s’élève à partir de la base de la colonne vertébrale, au travers du canal médullaire symbolisé par le bâton du caducée, est aussi une réalité. Alors si l’expression « éveil de la Kundalinî » ne vous plaît pas, remplacez-la par « force vitale en libre écoulement », et cela reviendra à peu près au même.

Le caducée tronqué, à l'intérieur du cercle rouge.
Source de l'image : Dogme et rituel de la
haute magie, tome II, Éliphas Lévi
Pour ce qui est de la présence du caducée d’Hermès dans la représentation de Baphomet dessinée par Éliphas Lévi, il faut préciser que l’écoulement de la Kundalinî qu’il symbolise s’arrête au chakra manipûra situé au niveau du plexus solaire, et ne va pas plus haut (voir image ci-contre), ce qui témoigne de l’éveil de la nature inférieure, bestiale, et non du Christ, puisque ce dernier ne peut commencer à « germer[2] » que lorsque l’écoulement de la Kundalinî atteint le chakra anâhata au niveau du cœur[3], et s’épanouir pleinement lorsque cet écoulement parvient jusqu’au chakra âjnâ situé au niveau du 3ème oeil (ces deux chakras étant, respectivement, ceux de l’Amour et de la Connaissance). Il ne s’agit donc pas réellement du caducée d’Hermès qui est dessiné dans Baphomet, mais d’une version tronquée de ce symbole, donc pervertie[4]. Baphomet ainsi pourvu d’une Kundalinî éveillée dans les chakras inférieurs[5] uniquement, manifeste l’usage déviant et destructeur de la force vitale, pour des intérêts personnels égoïstes. En cela, Baphomet est bien une figure de la nature inférieure, satanique de l’être humain corrompu[6], en rébellion contre la Volonté divine, servant les intérêts de son « petit moi » au lieu de servir Dieu en lui. Mais affirmer que l’éveil de la Kundalinî est l’œuvre de Satan, et que le caducée d’Hermès qui symbolise cet éveil intégral à l’intérieur de l’être humain, est satanique également, c’est commettre une grave erreur d’interprétation, qui relève du sophisme. 

Il y a deux choses à considérer concernant l’éveil de la Kundalinî. Lorsqu’il est recherché pour acquérir des « pouvoirs occultes » ou pour toute autre mauvaise raison, et que son éveil n’est stimulé que jusqu’au chakra manipûra, il peut engendrer les pires conséquences, et constitue un péché ! En cela je vous rejoins complètement. D’ailleurs j’en parle également dans mes vidéos et articles, mettant en garde les gens contre les dérives que l’on rencontre à ce niveau dans l’occultisme et les pratiques ésotériques déviantes. En voici un exemple :
« Vous avez toutefois raison de vous méfier de la Kundalinî, car si son éveil est réalisé trop brusquement, cela peut occasionner de graves perturbations psychologiques et physiques. C'est ce qui arrive à certaines personnes recherchant l’éveil de leur Kundalinî comme une fin en soi et qui, pour de mauvaises raisons donc, se lancent sauvagement dans la pratique de certains exercices, sans discernement et sans l'accompagnement d'un Maître spirituel expérimenté connaissant leurs capacités mieux qu'elles ne les connaissent elles-mêmes. La montée de la Kundalinî ainsi opérée de manière « forcée » par de telles pratiques inconscientes, va alors tout brûler sur son passage, tant sur le plan subtil que physique, avec les conséquences dramatiques que cela peut engendrer si le corps physique, les centres d'énergie (chakras), les canaux d'énergie (méridiens ou nâdîs) et la psyché n'ont pas été préalablement purifiés, préparés par des pratiques appropriées, parfaitement adaptées à la sensibilité et aux capacités de l'individu. » [Source : La Kundalinî et le double symbolisme du serpent]
Par contre, lorsque la Kundalinî se déroule complètement et harmonieusement jusqu’au sommet du canal d’énergie rectiligne nommé sushumnâ (symbolisé par le bâton du caducée) et y réalise l’ouverture du chakra âjnâ (troisième œil), en conséquence d’un long travail de dépouillement intérieur, alors il est tout à fait bénéfique, car il déploie la force christique d’amour dont l’âme et le corps peuvent bénéficier, et c’est en cela que j’associe cette « médecine intérieure » à celle du Christ en tant que Principe vital (« Je suis la vie[7] »), sans toutefois le limiter à cette seule dimension microcosmique, bien conscient que je suis que le Christ est également influent à l’échelle macrocosmique. Ainsi, lorsque le Christ nous apporte guérison, salut et « vie éternelle[8] » par la libération des conséquences de nos péchés, c’est aussi sous cette forme-là, par voie interne si je puis dire, d’où l’analogie entre la crucifixion de Jésus et le serpent d’airain élevé sur la perche de Moïse au mont Sinaï, serpent auquel Jésus lui-même s’identifie[9].

Pour résumer toute cette explication au sujet du serpent, je conclurai par ceci : le venin injecté par sa morsure peut tuer, mais dans un dosage approprié, ce même venin peut guérir ! D’où le double symbolisme du serpent, en effet. À méditer...

Vous serez sûrement d’accord avec moi pour dire qu’il ne suffit pas de « croire » en Christ pour être sauvé, mais qu’il faut que notre foi soit agissante, c’est-à-dire que l’on fasse soi-même les efforts pour nous ouvrir à l'influence non agissante d'une Intelligence suprême qui nous dépasse infiniment et qui seule peut nous rendre« parfaits comme le Père céleste est parfait[10] », ce qui implique ce dépouillement intérieur auquel on se doit d’œuvrer par nos propres efforts. Or, aujourd’hui, beaucoup de croyants se prétendent sauvés au seul motif qu’ils se sont « placés » en Christ, tout en continuant à mal se comporter au quotidien, avec dans le cœur la division, la moquerie, la hargne, l’orgueil, l’avidité et l’égoïsme ! Pensez-vous vraiment que ces croyants seront sauvés lors du Jugement dernier, simplement parce qu’ils ont cru en Christ ? Bien sûr que non ! Ce sont les intentions, les pensées et les actes d’une personne qui font que son comportement est juste et non l’orientation de ses croyances ou de sa foi. Pensez-vous que les membres d’une tribu de la forêt amazonienne, ne pourront être sauvés parce qu’ayant été coupés du monde chrétien durant toute leur existence, ils n’auront eu la possibilité de recevoir le message de Jésus-Christ ? À méditer...

Votre crédo est « hors du Christ, point de salut », je l’ai bien compris, et je suis d’accord avec vous, mais à condition de considérer le Christ comme ce Principe vital d’amour universelle présent au cœur de chaque individu, indépendamment de ses croyances, et de considérer que cet individu peut « élever » le Christ en lui avec la force agissante de la Lumière spirituelle émanée du Père qui siège lui aussi en son coeur. Comprenez par là qu’il n’est pas nécessaire de se proclamer chrétien pour avoir le Christ dans le cœur, mais qu’un athée, un bouddhiste ou un musulman le peut par la justesse de son positionnement intérieur, quand bien même n’aurait-il jamais lu une seule ligne des Évangiles. Par contre, la démarche qui consiste à tenter de convertir les autres à un système de croyance centré sur un ensemble de textes maintes fois traduits et retraduits, et interprétés littéralement, en proclamant qu’il n’y a que ces textes qui témoignent de la vérité et que ceux des autres traditions sont hérétiques voire, pire encore, sataniques, ne peut qu’alimenter le feu infernal de la division entre les croyants. L’exclusivisme évangélique, au même titre que l’exclusivisme coranique, bouddhique, judaïque, etc., conduit au fanatisme, et le fanatisme est une forme d’extrémisme qui détruit[11] et fait le mal, même lorsqu’il est enrobé de jolies paroles d’amour, sous lesquelles se cachent souvent, il faut bien l’avouer, beaucoup d’orgueil et de suffisance. En absolutisant Jésus-Christ et son message, comme vous le faites dans l'esprit d’exclusion qui est le vôtre, c’est vous-même qui basculez dans l’idolâtrie, sans vous en rendre compte, m’imputant vos propres torts par inversion accusatoire.

En nourrissant l’esprit d’exclusion, et en dépit des meilleures intentions du monde, c’est au final l’esprit de division qui triomphe, ayant réussi à « diviser pour mieux régner », comme il le fait depuis des siècles, détournant les textes sacrés de toutes les traditions à cette fin, alors qu’à la base, leur doctrine a pour but d’unir et de relier, d’abord l’être humain avec Dieu, et par voie de conséquence, l’être humain avec ses semblables.

Il est grand temps de revenir à la conscience que le Royaume de Dieu est au cœur de chaque être humain, et que toutes les religions, dans leur noyau fondamental, ont pour but d’aider l’être humain à fusionner sa conscience individuelle avec cette Conscience de l’Absolu en son cœur. Jésus a montré le chemin, Lao Tseu aussi, Bouddha aussi, Mahomet aussi, Krishna aussi, comme tant d’autres avant eux et après eux. Tous, à leur manière, ont témoigné du Royaume de Dieu avec lequel ils ne faisaient plus qu’UN, qu’ils l’aient appelé le Père, le Tao, la Vacuité, Allah ou Brahman. Tous, à leur manière, étaient des incarnations pleinement réalisées du Christ, des Fils de Dieu... ! De leur enseignements, certains en ont fait des religions, que certains ont perverties ou détournées par intérêt ou par ignorance, mais cela n’enlève rien à la profondeur de ces enseignements, et à la Vérité transcendante vers laquelle ils cherchent à nous élever.

Bien à vous, fraternellement,
Elan




[1] 2 Corinthiens 3:6. Paul met également en garde les « Galates dépourvus de sens et fascinés » qui abordent la crucifixion de Jésus-Christ du point de vue de la chair (matériel) plutôt que de l’Esprit (spirituel), dans Galates 3:1-3.
[2] Jésus-Christ lui-même s’identifie au germe dans plusieurs passages bibliques : Jérémie 23:5, Zacharie 3:8, Zacharie 6:12, Ésaïe 4:2.
[3] Cette « germination » correspond à l’entrée dans l’œuvre au blanc alchimique, celle de la purification et de la restauration de l’âme vivante dans sa nature christique.
[4] Le diable déforme, détourne et pervertit les symboles. Cela se comprend facilement puisqu’étymologiquement, le diable opère de manière inverse à celle du symbole. En grec ancien, symbolos est le contraire de diabolos. Le symbole unit, réunifie ce que le diable a séparé, divisé et désuni. Il est donc compréhensible que le diable tente d’empêcher la réunification que permet le symbole. C’est ce qu’il a en partie réussi à accomplir puisque dans l’esprit de beaucoup de personnes, certains symboles sont sataniques, alors qu’en vérité ce n’est pas ces symboles en eux-mêmes qui le sont, mais l’usage qui en est fait et surtout l’intention qui sous-tend cet usage.
[5] Le Maître Hamsananda a dit : « Les chakras inférieurs correspondent à des niveaux subconscients, à ce qu’on appelle les enfers dans certains systèmes. Ce sont les plans des démons, des esprits de la nature, des élémentaux ; ce sont les plans les plus proches de la matière, c’est pourquoi il est plus facile et plus rapide d’en avoir la maîtrise, d’agir sur eux et d’obtenir des résultats à ce niveau. Dans le fétichisme par exemple, ou dans bien des formes de magies, le travail se passe au niveau des chakras inférieurs. [...] Là réside le danger, car à ce niveau-là, l’homme peut acquérir des pouvoirs, tels que la maîtrise des éléments, mais les utiliser aussi bien dans un bon que dans un mauvais sens. » Propos rapportés par une de ses disciples, dans le livre La Voix de Lumière, p. 163-164, Éd. Albin Michel.
[6] Ce n’est pas surprenant qu’Aleister Crowley, gnostique et sataniste revendiqué, considérait Baphomet comme le « hiéroglyphe de la perfection ésotérique », commentant par là une odieuse inversion, inversion qui est justement le propre de l’esprit diabolique qui était le sien, comme en témoignent ses écrits : « Ce serpent, SATAN, n’est pas l’ennemi de l’Homme, mais celui qui a fait de notre race des Dieux, connaissant le Bien du Mal ; il nous a fait cette offre : « connais-toi Toi-même ! » et nous a enseigné l’Initiation. Il est le « diable » du Livre de Thoth, et Son emblème est Baphomet, l’androgyne qui est le hiéroglyphe de la perfection ésotérique » Source de la citation : Magick, Liber ABA, Book 4.
[7] Jean 14:7.
[8] Ce n’est pas sans raison si les alchimistes parlent de cette force d’amour christique en libre écoulement en les termes de « breuvage d’immortalité », dont il est d’ailleurs fait mention dans beaucoup d'autres traditions également.
[9] Jean 3:14.
[10] Matthieu 5:48.
[11] On en a un triste exemple aujourd'hui avec le wahhabisme de l'État islamique, qui détruit tout sur son passage, du moins tout ce qui n'est pas conforme avec l'idée qu'il se fait de l'islam. L’extrémisme de certains chrétiens a été également responsable de graves saccages, notamment ceux du sanctuaire d’Eleusis en l’an 396, perpétrés par des moines fanatiques pour mettre fin aux antiques « Mystères », sans doute parce qu’ils ne toléraient pas que le mythe de l’Homme-Dieu Dionysos qui y était célébré pendant environ onze siècles, avait tant de points communs avec l’histoire de l’Homme-Dieu Jésus-Christ. Dans un autre contexte, les bouddhistes tibétains de la tradition Dordjé Shougdèn pourraient également témoigner de la position de l’actuel Dalaï-Lama à leur encontre.