mardi 27 mai 2014

L'alchimie du coeur

Sur le plan intérieur, toute ombre qui n’a pas pu être mise en lumière remonte tôt ou tard en surface, c’est une loi naturelle à laquelle personne n’échappe. Cette ombre, c’est le mal-être émotionnel et l’état de tension que nous éprouvons lorsque nous faisons l’expérience d’un blocage d’énergie, à un niveau ou à un autre. Or, que sommes-nous tentés de faire lorsque c’est le cas ? Le plus souvent, nous cherchons à fuir cet état désagréable. Nous cherchons à « anesthésier » la souffrance, l’ombre en soi. Pour cela, la plupart du temps, nous nous déportons vers l’extérieur en quête de stimulation sensorielle ou alors nous trouvons un « bouc émissaire » sur lequel nous pouvons projeter notre négativité apparue en réaction à cette souffrance. En nous déportant de la sorte, nous sortons de nous-mêmes, nous détournons l’attention vers autre chose, pour ne plus ressentir, pour nous« dégager ». Ce mécanisme d’évitement peut apporter un soulagement ou une satisfaction en réaction à l’atténuation de la souffrance, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle aura disparue…


Le réflexe de fuite hors de soi...

C’est ce que nous sommes tentés de faire lorsque la souffrance et l’état de tension qui lui est associé crient en nous. En faisant cela, c’est comme si nous abandonnions un enfant triste et affamé parce que sa présence nous insupporte, tant il nous renvoie à nos limites, nos hontes, nos peurs, notre culpabilité, etc. Toutefois, refuser de le considérer ne lui apportera pas ce dont il a besoin pour retrouver la plénitude, bien au contraire, ce sera encore pire. En nous éloignant de lui, nous l’ignorons, nous le privons d’attention, et donc d’amour. Cette souffrance que nous ressentons, nous devons nous en occuper, la considérer, la mettre en lumière. Mais il est tellement plus facile de fuir vers l’extérieur en quête de stimulation rapide, pour compenser, pour occulter, pour oublier…
C’est ce que nous faisons la plupart du temps : fuir et tenter de nous remplir par des stimulations superficielles ou, ce qui revient au même, nous laisser captiver mentalement par autre chose, afin de dévier l’attention hors de soi-même, hors du « vivant ». C’est ce mécanisme de déportation qui peut, bien souvent, nous pousser à nous remplir d’aliments, à passer des heures sur internet à perdre notre temps, à chercher le partenaire qui pourra nous « combler », à se complaire dans l’inertie ou à s’adonner à toute activité susceptible d’occuper notre mental pour se maintenir en périphérie de soi-même, suffisamment éloignés des hurlements de notre enfant blessé.

...au lieu de revenir vers soi

Ce qui est étrange, c’est que le réflexe naturel face à la souffrance serait au contraire le « repli sur soi », l’envie de ne rien faire. Ce réflexe nous incite à « aller au-dedans de soi » pour y accueillir la souffrance, pour la sonder attentivement. Il s’agit là de la seule et unique manière de la mettre en lumière (et par là même d’apprendre à se connaître vraiment, dans le sens du « connais-toi toi-même »). Malheureusement, ce réflexe naturel de recueillement est donc la plupart du temps supplanté par nos réflexes conditionnés. Ce n’est que lorsque nous avons épuisé toute notre énergie à nous débattre en surface que, par manque de force, nous replongeons au cœur de l’ombre. Alors, nous n’avons plus envie de rien ; nous n’avons même plus d’appétit et tout nous paraît fade, insipide, dénué d’intérêt et de sens. Le fait que nous n’ayons plus envie de rien nous oblige à faire face. Et là, acceptons-nous de plonger dans le noir, ou tentons-nous un dernier stratagème en restant solidement cramponnés à nos jugements en surface, en condamnant lourdement cet état qui nous « plombe » et en se culpabilisant d'en être encore rendu là après toutes ces années de travail sur soi-même, ou en détournant l'attention vers le monde extérieur, vers cet « autre » à qui nous faisons porter le poids de la responsabilité de notre état ?
"Paradoxalement, c’est le refus de la souffrance qui l’alimente et la renforce, créant au fil du temps, un monstre terrifiant, amalgame de toutes nos hontes et blessures de culpabilité, etc, maintenu bien caché par un gardien du seuil non moins terrifiant, notre ego ! Alors, que faire face à ce monstre, qui n’est autre que notre élan de vie crucifié, renié, meurtri et méprisé ?"

La métaphore du Soleil et de l’ombre

Imaginons que nous soyons perdus en plein désert. Nous marchons sous le Soleil, traînant notre ombre derrière nous. En pleine détresse, affamés, désorientés, nous en venons à accuser cette ombre d’être la responsable de notre triste sort. Nous cherchons à nous en éloigner, mais elle nous suit… comme une ombre.  Nous nous débattons, nous courons dans toutes les directions, mais rien n’y fait, elle reste collée à nos baskets. Nous prenons alors conscience que fuir est inutile et ne fait que renforcer son emprise sur nous. C’est là que, à bout de souffle et de force, nous commençons à déposer les armes. Face à l’immobilité et au sentiment dépressif que nous laisse la vue de notre ombre, remonte en nous le sentiment effroyable de la peur, qui est désormais à vif. Cette peur vient de la croyance que si nous nous abandonnons totalement, l’ombre va nous submerger, et que nous allons en mourir. C’est la peur de la peur, en quelque sorte. Et c’est là, en cherchant une ultime issue, que nous réalisons qu’il nous est possible de plonger dans l’ombre pour voir si elle est vraiment si terrifiante qu’elle en a l’air. Dans un ultime élan de courage et de foi, nous acceptons de faire le grand saut dans le gouffre sans fond de nos ténèbres intérieures. Nous lâchons prise, en accordant toute notre attention aux sensations que nous procure cet « état d’âme », sans jugement. Nous accueillons ! Nous cessons de lutter ! Nous contemplons l’ombre telle qu’elle est, en plongeant dans sa vibration. Ce faisant, nous ne sommes plus l’ombre, mais la lumière de la Conscience qui contemple l’ombre telle qu’elle est, et par cette mise en lumière, l'ego, le petit « moi » limité et limitant, cesse de s’agiter dans tous les sens, il devient transparent, s’efface, laissant passer la Lumière du Soleil qui peut ainsi éclairer l’ombre, et lui permettre de redevenir elle-même lumière. Nous réalisons alors qu’au-delà des illusions auxquelles nous nous accrochions, par ignorance, nous n’avons jamais été rien d’autre que la lumière… Nous réalisons que nous sommes le Soleil et que nous avons la capacité, à chaque instant, de projeter sa lumière sur le « vivant » afin de lui apporter la guérison, l’harmonie, la paix, etc. Il suffisait, pour cela, de lâcher le contrôle mental imposé par l’ego, de lâcher le besoin que les choses soient différentes de ce qu’elles sont.

L’ouverture à la Lumière spirituelle, par la présence au « vivant »

Concrètement, il n’y a rien à faire par soi-même, si ce n’est simplement prendre conscience des sensations traduisant notre état émotionnel, qui sollicitent notre accueil inconditionnel en attirant l’attention sur elles. Dans cet état de pleine conscience focalisée, vigilante, détachée, qui est l’essence même de la méditation, la lumière spirituelle n’est plus voilée par les schémas de fonctionnement habituels du mental-ego. Ce dernier ne s’interpose plus entre la vérité du vivant qui s’exprime en soi-même (par nos sensations) et la Conscience pure solaire. De cette manière, l’union intérieure est réalisée, apportant cohésion et harmonie là où régnait le chaos synonyme de souffrance.
Si ce processus d’accueil est simplissime, il est loin d’être facile à appliquer de par la force d’inertie de nos schémas de fonctionnement égotiques, qui nous font réagir à la manière de robots préprogrammés. Pour enrayer ces automatismes et les remplacer par cette nouvelle dynamique régénératrice, il n’y a pas de miracle : il s’agit de faire l’effort de lâcher-prise (aussi ambivalent que cela puisse paraître au premier abord…) en revenant au ressenti, sans rien faire d’autre. Tout positionnement intérieur autre que celui-là empêche la Lumière spirituelle d’œuvrer pour le retour à l’harmonie, car l’ego est encore aux commandes, par sa volonté psychologique, périphérique, qui s’oppose à la Volonté divine, centrale, qui ne peut agir que par l’accueil inconditionnel de « ce qui est ». Il n’y a donc pas à visualiser quoique ce soit, à réciter des pensées positives, ni même à modifier la respiration ou à corriger la posture ; aucune volonté coercitive qui s’opposerait à l’abandon à la réalité intérieure telle qu’elle est ; juste ressentir, avec détachement, comme si nous étions le spectateur d’une pièce de théâtre dans laquelle les acteurs seraient l’ensemble de nos perceptions corporelles. Ainsi, lorsque la conscience de veille est pleinement attentive aux sensations du corps, l’ego s’efface, s’évapore littéralement, tel un mirage, laissant la voie libre à la lumière de l’Esprit. Tel est le secret de l’alchimie intérieure, par laquelle la souffrance se transmute en joie, santé, paix, créativité, sagesse, et amour inconditionnel. Telle est la voie de l’illumination intérieure, celle de l’œuvre au blanc, par laquelle nous pouvons faire l’expérience de notre véritable nature.

Le Soleil ne voit que la lumière

Alors, étant illuminé intérieurement, des rayons de lumière émanent de nous et se projettent dans l’ambiance extérieure, et ce n’est donc plus au travers du filtre perceptuel de l’ego que nous faisons l’expérience de la réalité de l'instant, mais au travers d’une aura lumineuse. Et cette lumière éclaire les objets de notre contemplation, qui peuvent nous renvoyer un reflet lumineux. C’est ainsi que l’individu qui a réintégré son état primordial fait l’expérience de l’amour en tant que l’énergie vitale, qu’il voit partout où son regard se pose, que cela soit en lui-même ou dans le monde. Ce regard, soutenu et dirigé par la lumière, s'en approprie les vertus et les qualités divines, et l'être devient amour, compassion, pardon, miséricorde. Dans le regard d’un tel être, ceux qui ne se seront pas encore éveillés à leur propre lumière, se sentiront enrobés de lumière ; ils en percevront la chaleur, la force, et cela éveillera leur propre lumière. Telle est la nature de la lumière : se démultiplier en se reflétant dans le monde, par les innombrables facettes que celui-ci lui expose. Tel est le propre de l’amour véritable, qui se multiplie lorsqu’il est offert inconditionnellement. C'est ainsi qu'en donnant, on reçoit, car l'amour ne se perd pas, il prend des multiples chemins pour nous revenir, sous des formes insoupçonnées et sources d’émerveillement.

Tout comme le Soleil ne peut voir aucune ombre là où il rayonne sa lumière, l’être illuminé voit la beauté inhérente à toute chose. Il a conscience de l'existence de l'ombre, mais il ne la voit pas. Cet être-là ne vit plus dans « son » monde, mais dans le monde tel qu’il est réellement. Il vit dans le Paradis terrestre. Cette vision auréolée de lumière lui permet de réaliser qu’il n’avait en fait jamais quitté le jardin d’Eden. Il réalise que c’est cette même vision, jusque-là obscurcie par les voiles d’illusion de l’ego, qui l’empêchait de réaliser que le Paradis avait toujours été là, en lui et tout autour de lui.